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Référence de l’article : Pichon, Pascale. (2014). Sortir de la rue Question de recherche et enjeu d’action. Le Sociographe, 48(4), 79-90. https://doi.org/10.3917/graph.048.0079.
Introduction
L’objectif de cette publication est de faciliter l’accès à cet article de recherche en réalisant un résumé qui rende compte du contenu, et en proposant un commentaire qui vise à attirer l’attention sur un point particulier et à mettre l’article en discussion.
Résumé
Dans cet article, Pascal Pichon s’appuie sur les recherches antérieures pour interroger ce que « sortir de la rue » peut signifier, la manière dont les approches théoriques le conçoivent et les réalités que l’expression peut recouvrir. Elle identifie trois principales théories qui structurent les différentes approches théoriques des situations et des parcours des personnes sans-abri, et qui permettent de penser la question de la sortie de la rue : les théories de la « désocialisation », des « arrangements réciproques » et de la « discontinuité biographique ».
Ce faisant, le propos explore, dans chacune des orientations paradigmatiques, ce que « sortir de la rue » peut signifier, à la fois du point de vue des observateurs extérieurs et du point de vue des personnes concernées.
L’accent est mis sur la « théorie de la discontinuité biographique » qui permet, selon l’autrice, de placer la dimension identitaire au cœur de l’expérience et la « réflexivité » des acteurs comme un moteur pour accéder à une « conscience expérientielle » et opérer un changement de « ligne biographique ». La question des « causes structurelles » (chômage, affaiblissement des protections sociales, migrations liées à la pauvreté ou prix du logement), si elles ne sont pas étudiées, sont appelées à être considérées pour mieux appréhender les facteurs qui permettre de « s’en sortir ».
Théorie de la désocialisation.
Cette théorie naît dans les années 1950 et véhicule un vocabulaire et une approche datée ; elle procède d’une analyse des parcours des « clochards » : désocialisation du fait de la dégradation liée aux conditions de vie à la rue, et resocialisation par acculturation au monde de la rue. L’autrice montre que les imaginaires qui traversent les approches qui s’inscrivent dans cette perspective mettent en exergue le tragique des situations (irréversibilité de la mort, métaphore du naufrage, du péril).
L’une des conséquences est que les possibilités d’action sont limitées puisque l’accès à une autonomie individuelle est considéré comme impossible et la perspective de réinsertion comme un leurre, d’autant plus que le retour au logement peut également comporter de nouveaux risques (développement de nouvelles pathologies). La seule issue possible est de faire durer l’hébergement, puisque l’accès au logement est impossible.
Cette théorie est également présentée de manière plus détaillée dans un article d’Aurélien Carotenuto-Garot et Elsa Montenegro Marques[1].
La théorie des arrangements réciproques
Cette approche permet d’identifier ce que « s’en sortir » peut recouvrir pour les personnes concernées : une « signification de reconstruction personnelle » et une « « sortie » (…) en dehors de l’assistance ».
La « sortie » est liée au fait que les personnes adhèrent au « projet de réinsertion sociale », et ce en raison de différents motifs (à la fois crainte de mourir et désir d’un autre statut social, d’un chez soi, d’autres types de liens, etc.).
Les modalités de « s’en sortir » peuvent être de différentes natures : « changer de position et de statut au sein même de l’institution d’aide » et se mettre en œuvre au travers d’autres expériences qui permettent de s’appuyer sur l’expérience de SDF pour revendiquer ou dénoncer. Ceci notamment par le passage au statut de pair-aidant qui vient en valorisation de cette expérience, ou d’autres projets qui cherchent à changer les représentations et le rapport entre les SDF et les non-SDF (les journaux de rue, par exemple).
Ici, apparaît la figure du « dissident » (expression que l’autrice n’explicite pas) pour qui « s’en sortir » se fait donc « sans en sortir », c’est-à-dire en restant « dans ou au bord de l’assistance ».
La théorie de la discontinuité biographique
Cette approche considère, au-delà des « changements de position, de catégorie, de statut », l’ensemble de la vie à la rue pour identifier « les différentes périodes et discontinuités temporelles de la vie tout entière ».
La focale est mise sur les individus qui, « malgré les aléas de la vie, restent auteurs de leur destinée. La dimension identitaire est au centre ».
C’est au travers de la construction d’une « conscience expérientielle » – une « prise de conscience qui conduit à agir pour infléchir le cours de la vie » – que la personne pourra entrer dans une « nouvelle ligne biographique ».
Ici, c’est la figure de « l’affranchi » c’est-à-dire celui qui « quitte un mode de vie, (…) s’arrache à des conditions d’existence empreintes à ses yeux de servitude » et se désaffilie du monde social de la rue pour retrouver sa « liberté de choix et d’action » en retrouvant une « normalité conventionnelle ».
Malgré tout, cette approche ne réduit pas la sortie de la rue à un « effort individuel » et cherche à intégrer les « causes structurelles » (par ex. « le chômage structurel élevé, l’affaiblissement des protections sociales, les migrations liées à la pauvreté, l’inflation des prix du logement »).
La théorie de la discontinuité biographique mobilise les notions de « carrière » et de « reconversion » pour mettre en évidence les « étapes de la vie » et l’idée que la discontinuité se produit dans une continuité, avec des moments de « conversion » et des moments de « reconversion ». Notons que la notion de « carrière » est « un concept sociologique initié par la tradition sociologique de Chicago » qui est encore mobilisé aujourd’hui[2] et joue d’une comparaison avec « ce que vivent les personnes s’engageant dans une carrière professionnelle » (Aurélien Carotenuto-Garot et Elsa Montenegro Marques, 2021).
Enfin, la théorie de la discontinuité biographique met au centre la « réflexivité des acteurs » c’est-à-dire les « significations que les personnes sans domicile donnent à leur expérience ». Ainsi, la compréhension de ce que signifie « s’en sortir » prend des formes plurielles et correspond autant à ce qui se dit « au temps de la survie, pour exprimer une capacité (…) à tenir debout », qu’à ce qu’il est possible d’identifier comme « éléments objectifs d’inscription sociale » qui peuvent changer (avoir un travail) même s’ils ne modifient pas pour autant la condition de précarité (rester sans logement). Les frontières entre un « avant et un après la rue » ou un « dedans » et un « dehors » sont « brouillées » ; un flou qui permet de rendre compte de manière complexe des situations, des « moments critiques » et des « situations limites ».
Commentaire de l’OSA34
Le regard critique de l’autrice sur les différentes théories identifiées, permet d’appréhender les différents paradigmes (au sens des manières de voir et de comprendre en fonction des communautés scientifiques et des périodes historiques) et les différents imaginaires qui continuent à structurer le regard porté sur les personnes sans-abri.
L’analyse de la théorie de la désocialisation montre le poids du « tragique » dans le regard qui est porté, et permet de formuler l’hypothèse d’une forme de « tragédisation » (Labbé, 2019) qui conduit à indexer les manières de penser les situations et d’agir à la dimension tragique et au risque de mort.
Dans les trois théories qui sont dépliées, on peut noter une focalisation sur l’individu et, même s’il est question de ne pas oblitérer ces dimensions, les « causes structurelles » restent hors champ. La théorie de la désocialisation est celle qui va le plus loin, puisqu’elle induit trois logiques fortement stigmatisantes : une logique d’imputation causale du phénomène du sans-abrisme aux personnes elles-mêmes (elle les rend responsables de la situation du fait de leur « faille personnelle ») ; une logique déterministe (il est inutile et vain de chercher la réinsertion et l’accès au logement) ; une logique discriminatoire (distinction entre les individus « récupérables » et ceux qui sont « irrécupérables »).
Par ailleurs, il paraît important d’interroger la manière de considérer « l’assistance », notamment dans la théorie dite des « arrangements réciproques » : l’assistance semble toujours perçue comme un instrument qui vient pallier ou étayer, mais jamais comme un monde social ou un milieu de vie. Dès lors, le fait de s’en sortir « sans en sortir » serait perçu avec suspicion, au regard d’un idéal de l’insertion qui correspondrait forcément au fait de ne plus être lié à ce monde-là.
Enfin, il me semble que la notion de « carrière » doit être interrogée dans son application aux situations des personnes sans-abri. Même si au départ le terme « carrière » trouve son étymologie du côté de l’équitation et se rapproche du sens du terme « chemin » (« chemin de char », Cnrtl), il prend aujourd’hui davantage le sens de « voie où l’on s’engage dans la vie » et c’est bien cette signification-là qui est recherchée dans l’approche sociologique. Si la métaphore avec la carrière professionnelle peut fonctionner dans le cas des parcours militant parce qu’elle souligne l’intentionnalité de l’engagement de la personne et l’ascension à laquelle cette dernière aspire, quel intérêt de la mobiliser dans les situations vécues par les personnes sans-abri ? Le contraste entre l’ascension sociale dans la carrière professionnelle et l’image de chute sociale que renvoie la perte d’un logement et la vie à la rue ne risque-t-il pas de produire une forme de condescendance ? Par surcroît, l’emploi de la notion de carrière ne vient-il pas présupposer et naturaliser le fait que la personne porte l’intention de vivre à la rue ? D’autres notions ou champs sémantiques, peut-être plus simples et moins marqués par l’héritage sociologique, pourraient-être utilisés, comme ceux qui appartiennent déjà aux langages professionnels et à la rhétorique institionnelle, notamment le terme « parcours ».
Régis Garcia pour l’OSA34
Bibliographie
- Carotenuto-Garot, A., Accompagnatrice en autonomie Montenegro Marques, E. (2021). Les visages du sans-abrisme en France : la modélisation de la carrière de sans-domicile comme substitut de la catégorisation actuelle. Écrire le social, 3(1), 3-18. https://doi.org/10.3917/esra.003.0003.
- Labbé, T. (2019). Aux origines des politiques compassionnelles Émergence de la sensibilité envers les victimes de catastrophes à la fin du Moyen Âge. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 74e année(1), 43-71
[1] https://shs.cairn.info/revue-ecrire-le-social-la-revue-de-l-aifris-2021-1-page-3?lang=fr
[2] Comme l’expliquent Aurélien Carotenuto-Garot et Elsa Montenegro Marques, la notion de « carrière » consiste « à étudier les dynamiques sociales associées aux actions collectives ; c’est-à-dire la manière dont l’engagement individuel autour de certaines pratiques collectives peut déboucher sur une transformation des pratiques et des représentations de l’acteur social (…). Par exemple, ce concept a été utilisé pour appréhender les dynamiques de l’engagement militant et les conséquences de celui-ci sur les pratiques quotidiennes, la vision du monde et de soi de l’individu. Cette notion a également été utile afin de concevoir les pratiques anorexiques et la transformation de soi qu’elles impliquent » (Aurélien Carotenuto-Garot et Elsa Montenegro Marques, 2021).

