Note de lecture proposée par Joelle Mechulam, médecin coordinatrice, mission santé du Pôle Ressource, SIAO34
Titre original : « Les professionnels de santé des services d’urgence évaluent-ils différemment le niveau de triage des douleurs thoraciques en fonction de l’apparence des patients simulés ? »
Auteurices : Coisy, Fabien ; Olivier, Guillaume ; Ageron, François-Xavier ; Guillermou, Hugo ; Roussel, Mélanie ; Balen, Frédéric ; Grau-Mercier, Laura ; Bobbia, Xavier.
Référence de l’article : European Journal of Emergency Medicine 31 (3) : p. 188-194, juin 2024
Contexte et importance
« Il semble exister des preuves de biais liés au sexe et à l’origine ethnique dans la prise en charge initiale du syndrome coronarien aigu. Cependant, il n’a pas encore été établi si ces différences sont liées à une évaluation de la gravité moins sévère ou à une prise en charge moins intensive malgré une évaluation de la gravité identique. »
Objectif
« Démontrer si la visualisation d’une image présentant des personnages d’apparence sexuelle ou d’origine ethnique différentes modifie la décision de priorisation dans la zone de triage des urgences dans un cas clinique standardisé de douleur thoracique aux urgences. »
Méthodes
« Les répondants se sont vu proposer un cas clinique standardisé dans une zone de triage des urgences. L’image associée à ce cas clinique (le même pour tous) était choisie aléatoirement parmi huit images standardisées de personnes présentant une douleur thoracique et différant par leur sexe et leur origine ethnique (personnes blanches, noires, nord-africaines et sud-asiatiques). »
« Les répondants étaient un échantillon (…) de médecins urgentistes, d’internes ou d’infirmiers, travaillant aux urgences en France, en Belgique, en Suisse ou à Monaco. »
Ils ignoraient l’objectif de l’étude et devaient répondre à deux questions :
- Evaluer visuellement, sur une échelle de 0 à 10, l’intensité de la douleur.
- Définir visuellement le niveau de priorité dans la zone de triage des urgences en attribuant un nombre allant de 1 (urgence vitale nécessitant des soins immédiats) à 5 (urgence relative pouvant attendre au moins 2 heures pour les soins).
« Pour cette analyse, les priorités 1 et 2 (urgences vitales) et les priorités 3 à 5 (urgences non vitales) ont été regroupées. »
Échantillon
« Cette enquête transversale internationale a été menée entre le 14 juillet et le 14 août 2023. »
Il y a eu 1563 répondants à l’étude, dont 55% de femmes, 50% de médecins urgentistes, 11% d’internes en médecine d’urgence et 39% d’infirmiers.
Leur âge était de 36 +/- 10 ans, leur expérience clinique en médecine d’urgence de 5 (2 ;11) années.
87% des répondants venaient de France, 9% de Suisse, 3% de Belgique et 1% de Monaco.
Résultats
I. Priorité plus élevée accordée aux hommes qu’aux femmes
« Le point final principal était que la priorité accordée aux cas cliniques était plus élevée chez les hommes que chez les femmes : 62% contre 49%, soit une différence de 13%, avec intervalle de confiance à 95% compris entre 8 et 18% ».
II. Priorité plus élevée accordée aux personnes d’apparence blanche qu’aux personnes d’apparence noire
« Comparativement aux personnes blanches, la priorité accordée aux patients simulés noirs était moindre : 47% contre 58%, différence 11% avec intervalle de confiance à 95% entre 18 et 4% ». Par contre « pas celle accordée aux personnes d’apparence sud-asiatique et nord-africaine » : « Concernant l’origine ethnique, les personnes d’apparence nord-africaine ont été associées à une proportion plus élevée d’urgences vitales. »
III. Minoration de la douleur chez les femmes
L’intensité moyenne de la douleur perçue pour les images de femmes était plus faible que pour les images d’hommes.
Conclusion de cette étude
« Dans cette étude, la visualisation de patients simulés présentant différentes caractéristiques a modifié la décision de priorisation d’un cas clinique standardisé de douleur thoracique. Comparativement aux patients blancs, les patients noirs étaient moins susceptibles de recevoir un traitement d’urgence. Il en allait de même pour les femmes par rapport aux hommes.
L’intensité moyenne de la douleur perçue pour les images de femmes était plus faible que pour les images d’hommes.
Des études complémentaires sont nécessaires pour évaluer les mécanismes sous-jacents à ces différences d’évaluation. »
Pour aller plus loin
Aller sur le site : Agir pour le cœur des femmes. https://www.agirpourlecoeurdesfemmes.com/
Les maladies cardio-vasculaires sont devenues la principale cause de décès chez les femmes dans le monde, mais elles restent sous-étudiées, sous-reconnues, sous-diagnostiquées et sous-traitées.
400 personnes par jour en France décèdent d’une maladie cardio-vasculaire. Plus de la moitié sont des femmes. Les maladies cardio-vasculaires sont la première cause de mortalité chez elles, et elles en sont victimes de plus en plus jeunes.
Cette progression est liée à l’évolution délétère de leur mode de vie, depuis plus de 30 ans : tabac, stress psycho-social, surmenage, manque d’activité physique, alimentation peu équilibrée, alcool … Ce mode de vie a entraîné une diminution de la protection vasculaire que leur assuraient leurs hormones naturelles avant la ménopause. Les femmes se croient encore culturellement protégées jusqu’à cette période clé de leur vie hormonale et ne se sentent pas concernées.
A cela s’ajoutent des symptômes très souvent atypiques : près de la moitié des femmes de moins de 55 ans victimes d’un infarctus du myocarde n’ont pas ressenti le symptôme classique des hommes, à savoir la douleur brutale en étau dans la poitrine irradiant dans le bras gauche et la mâchoire.
Les femmes doivent s’alerter face à d’autres symptômes, plus atypiques, encore méconnus et souvent associés : une sensation d’épuisement, un essoufflement à l’effort, une douleur aigue dans le haut du dos, des palpitations ou encore des symptômes digestifs récurrents (nausées, gène ou brulure épigastrique). Ces symptômes peuvent ne pas avoir de lien avec l’effort. Ils peuvent survenir lors des activités quotidiennes ou d’un stress psychologique. Ils peuvent aussi réveiller la femme la nuit. Ils sont souvent associés à une sensation d’angoisse, très bon signal d’alarme. Ces signes d’alerte, s’ils durent ou se répètent, doivent faire appeler sans délai le 15.
Les femmes concernées sont essentiellement celles qui sont exposées à au moins un des facteurs de risque cardio-vasculaire suivants : tabac, stress psycho-social, précarité, sédentarité, hypertension artérielle, cholestérol, diabète, association contraception avec estrogène-tabac… La santé mentale constitue un déterminant majeur de la santé cardiovasculaire des femmes. La dépression est associée à un doublement du risque d’événements cardiovasculaires, notamment d’infarctus du myocarde et d’accident vasculaire cérébral.