Note de lecture proposée par Régis Garcia, OSA34 – juin 2026.
Marine Maurin est Sociologue, École nationale des solidarités, de l’encadrement et de l’intervention sociale (ENSEIS), Centre Max Weber (UMR 5283), CREMIS.
Audrey Marcillat est doctorante en sociologie à l’EHESS et rattachée à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS). [En 2018, elle rédigeait] une thèse sur le sans-abrisme en Île-de-France dans une perspective de genre.
Référence de l’article : Marcillat, A. et Maurin, M. (2018). Singularisation, différenciation : pratiques de la (non)mixité dans l’intervention sociale auprès des personnes sans abri. Nouvelles Questions Féministes. 37(2), 90-105. https://doi-org.ezpupv.scdi-montpellier.fr/10.3917/nqf.372.0090.
I. Méthodologie
Les autrices adoptent une démarche comparative entre le Canada et la France pour analyser les pratiques professionnelles développées par les structures d’accueil, et comprendre les paradigmes qui sous-tendent les logiques de mixité et/ou de non-mixité.
II. Notions – Concepts
Les autrices mobilisent les catégories utilisées en France et au Canada.
- La notion de « sans-abrisme», utilisée en France pour désigner « un ensemble de situations qui amènent les individu·e·s à circuler entre la rue et les services d’assistance » et rend compte « des dimensions processuelles et relationnelles de cette circulation ». Elle présente l’intérêt d’éviter « toute essentialisation des personnes » mais conserve une vision androcentrée du phénomène.
- La notion « d’itinérant·es », mobilisée à Montréal, est une « construction sociologique » dérivée de la notion « d’itinérance », et se rapproche de la notion de sans-abrisme par le fait qu’elle désigne « simultanément le processus et les dynamiques individuelles à l’œuvre ». Elle présente l’intérêt de favoriser « une perspective féministe » qui permet de considérer « des situations moins visibles qui concernent en particulier les femmes ».
- (Non)Mixité. Les autrices proposent la notion de « (non)mixité » pour rendre compte de la réalité des situations observées et de leur complexité, dans lesquelles « mixité » et « non-mixité» ne s’opposent pas. La (non)mixité s’intéresse donc aux formes de « coprésence réelle entre les femmes et les hommes sans abri au sein des lieux d’accueil et d’hébergement, même dans ceux que les institutions, les aménagements et le cadre de prise en charge définissent comme non mixtes », ou, à l’inverse, à la manière dont « se déploient, en situation, des formes de séparation qui recréent de la non-mixité dans des espaces dits mixtes ».
III. Éléments saillants
La comparaison entre les pratiques développées au Canada et en France permet d’identifier plusieurs différences notables :
- Au Canada, les pratiques revendiquées comme non-mixites sont majoritaires et la « mixité des structures relève de l’exception du fait que l’intervention sociale auprès des personnes itinérantes est définie (…) à partir d’une Analyse Différenciée selon les Sexes (ADS). Approche issue de la quatrième Conférence mondiale sur les femmes de l’Organisation des Nations unies, l’ADS implique de recourir à des modes d’intervention spécifiques pour les femmes et pour les hommes, afin de lutter de façon transversale contre les discriminations systémiques dont sont victimes les femmes et contre les effets différenciés des politiques publiques selon le sexe ».
- En France, la mixité « vise à favoriser la coprésence des femmes et des hommes au sein des lieux d’accueil et d’hébergement »
A. La mixité en France : une construction historique, un imaginaire social genré
La mixité, telle qu’elle est mise en œuvre dans les lieux d’accueil pour les personnes sans-abri, est une construction sociale et correspond à un moment spécifique : alors qu’historiquement « les premiers hébergements sociaux gratuits, créés en France au XIXe siècle, s’organisent autour de la séparation des sexes », l’arrivée du modèle de la mixité correspond à un moment de « passage à la mixité des structures » qui est « amorcé dès les années 1970 et s’est renforcé dans les années 2000 ».
La mixité se met en place à partir d’un programme « d’humanisation des centres d’hébergement »[1] consistant à supprimer les dortoirs collectifs et privilégier « les chambres individuelles et les sanitaires privatifs », notamment pour permettre « une coprésence des femmes et des hommes ».
Les autrices repèrent deux paradigmes à l’œuvre dans ce modèle de la mixité.
1. Mixité : « normalité » et « réinsertion »
Les autrices font état d’un « encouragement » voire d’une « injonction à la mixité » par les politiques publiques qui reposent sur des représentations qui articulent « mixité », inclusion des « femmes et des familles », « normalité » et « réinsertion » :
- « Limiter la segmentation des publics et adapter les structures aux « nouveaux publics en détresse », parmi lesquels les femmes et les familles ».
- La mixité est perçue comme un signe de « normalité».
- La mixité constitue un argument pour mettre en œuvre un objectif de « réinsertion» : « Enfin on veut les réinsérer dans la société, mais en même temps on va parquer les hommes d’un côté, les femmes de l’autre côté. »
2. La mixité appréhendée à partir des stéréotypes de genre : les femmes perçues comme « fauteur de trouble » et comme opérateur de pacification
Le passage à la mixité n’est pas simple pour les professionnels du secteur. À tel point qu’en 2012, un « groupe de travail « Genre et accueil social » de la Mission d’information sur la pauvreté et l’exclusion sociale (MIPES) a choisi de réaliser une étude sur la mixité dans les CHRS » pour éclairer et mettre au travail les « appréhensions » vécues par les professionnels des structures qui expérimentent « un passage à la mixité ».
L’arrivée de « « l’autre sexe » », en l’occurrence des femmes dans un établissement réservé aux hommes, est vécu avec ambivalence : d’un côté, l’arrivée des femmes serait comme « fauteur de trouble » et redoutée ; d’un autre côté, elle permettrait « pacifier les relations et les hommes accueillis seraient ainsi plus susceptibles de prendre soin d’eux et de se tenir « correctement », dans une vision hétéronormative et de « complémentarité des sexes ».
3. Des espaces mixtes aménagés par la non-mixité
La coprésence des femmes et des hommes, voulu par le dogme de la mixité, demande l’aménagement des espaces, qui se fait selon un principe de… non-mixité.
Les autrices identifient deux facteurs qui conduisent à organiser la séparation entre hommes et femmes, puis elles décryptent les logiques à l’œuvre pour penser cette non-mixité au sein d’espaces mixtes.
i. La « division sociosexuée » des espaces : une non-mixité forcée qui exclue les femmes
Le premier facteur qui produit une séparation genrée des espaces se situe du côté des pratiques des acteurs.
Les autrices font le constat d’une occupation genrée des espaces collectifs qui exclue les femmes : « l’observation systématique des espaces collectifs a permis de révéler que ces lieux supposés collectifs et mixtes sont finalement, en pratique, presque exclusivement masculins. (…) Ainsi, dans des temps et des lieux où la différenciation n’est pas le fait de l’institution, l’occupation de l’espace recrée une séparation des sexes ». On voit par exemple que « l’espace détente, le coin télévision et le coin ordinateur sont principalement fréquentés par les hommes hébergés ».
Elles identifient un facteur explicatif : le « sexisme ordinaire » renforce la séparation entre les sexes « par des rappels à l’ordre du genre, que les hommes hébergés adressent aux femmes (…) [qui relève] du sexisme ordinaire ou des propos et attitudes sexuellement connotés ».
ii. Des opérateurs de séparation des sexes / des sexualités qui sont hétéronormés
Le second facteur identifié par les autrices, se situe du côté des institutions : c’est par leur volonté que la mixité se met en place en activant deux mouvements qui paraissent opposés : permettre la coprésence des deux sexes / différencier les espaces entre homme et femmes.
Quels sont les opérateurs de séparation des sexes ?
Nécessité de protéger les femmes
« La séparation des sexes renvoie à une nécessité de protéger les femmes et est envisagée sous le registre du risque ».
En effet, « les aménagements spatio-temporels réalisés pour les femmes montrent que ce sont les relations entre les sexes qui sont perçues comme problématiques » car « potentiellement marquées par des rapports de violence qui, visant en particulier les femmes, les rendent plus « vulnérables » ».
Des opérateurs de séparation des sexes / des sexualités qui sont hétéronormés
Cependant, contrairement au discours institutionnel, l’opérateur de différenciation des espaces n’est pas forcément la question du « sexe », (par exemple, en organisant un étage réservé aux hommes et un étage réservé aux femmes), mais plutôt celui de la « sexualité ». En effet l’analyse du fonctionnement de structures d’hébergement montre que cette séparation « ne correspond pas à une stricte séparation des sexes » mais plus à une interdiction de la sexualité dans une visée de protection des femmes : c’est « l’exercice de la sexualité [qui] est pensé comme un risque de violences sexuelles dont il faut prémunir les femmes ». Mais cette sexualité est envisagée dans une vision hétéronormative (uniquement entre sexes opposés) ; en effet, « les couples (hétérosexuels) hébergés par l’institution et reconnus en tant que tels vivent au même étage que les femmes », ce qui implique que les hommes en couple ne sont « pas perçus comme des dangers, à la différence des célibataires ».
Permettre aux femmes d’accéder aux dispositifs
La séparation des sexes est mise en œuvre car « elle permet (…) de favoriser l’accès des femmes aux dispositifs » comme dans le cas de certains CAARUD : le fait de proposer des « espaces femmes » permet de « faire venir » les femmes qui « n’oseraient pas se rendre dans des accueils mixtes, où les hommes sont surreprésentés. La « non-mixité » est mobilisée pour compenser le fait « qu’elles sont très peu nombreuses à venir dans les dispositifs mixtes (…) [et que] c’est bien la mixité des sexes qui constitue un frein à l’entrée des femmes dans les lieux de prise en charge du sans-abrisme ».
La non-mixité peut donc constituer l’une des stratégies pour aller à la rencontre des femmes « plus distantes » en les « incitant à venir dans des temps qui leur sont spécifiquement dédiés ».
Absence d’institutionnalisation de la nécessité de non-mixité
Les autrices constatent que ces aménagements sont généralement mis en œuvre « à la marge de l’institution » sans être « institutionnalisés : les projets d’établissement ne formulent pas la nécessité de séparer les femmes des hommes ».
B. À Montréal, une non-mixité « totale »
1. Dès 1997 L’action publique intègre l’approche féministe
i. À travers l’Analyse différenciée des sexes
« La non-mixité organisationnelle des ressources communautaires pour les itinérantes est arrimée au mouvement des femmes au Québec, où le « Nous femmes » a été conçu comme une catégorie politique centrale ».
En effet, les politiques publiques mettent en place l’Analyse différenciée des sexes dans le cadre du « Programme d’action 1997-2000[2] pour toutes les Québécoises » (Hélène Massé, Michèle Laberge et Ginette Massé, 2002)[3].
ii. La communauté appréhendée comme une ressource
Alors qu’en France la notion de communauté est toujours perçue comme une menace en opposition à l’universalisme républicain, elle est appréhendée comme une ressource au Québec (cf. Interview de Pascale Jamoulle).
Au Québec, « les ressources communautaires pour femmes itinérantes [se trouvent] au croisement du mouvement communautaire autonome et du mouvement des femmes. (…) L’entre-soi féminin proposé dans cette ressource communautaire est perçu comme une possibilité de créer un lieu sécurisant (Gonzalez, 2017), une sorte de safe space isolé des rapports de pouvoir au carrefour desquels les femmes itinérantes se trouvent journellement du fait de leurs conditions de vie ».
2. Traduction de la non-mixité dans l’accueil aux sans-abris
i. Une évidence de la non-mixité
Ainsi, au contraire des dispositifs d’accueil et d’hébergement français, ceux de Montréal sont organisés en fonction d’une séparation entre hommes et femmes : « La séparation des sexes représente la réponse principale en termes d’organisation des ressources communautaires. (…) Les accueillir séparément constitue un préalable à l’intervention sociale et la non-mixité n’est pas sujet à discussion ».
« L’expérience commune en tant que femme participe à l’organisation des ressources communautaires. (…) Les lieux pour les femmes itinérantes tenus par des femmes participent de la reconnaissance d’une expérience commune et surtout des manières de répondre aux situations d’itinérance. »
ii. L’action publique organisée en prenant en compte « l’ordre du genre » et la question des violences
La « reconnaissance d’un ordre du genre (…) défavorable aux femmes se lit dans la construction du problème public de l’itinérance des femmes et des manières d’y répondre : par exemple, les professionnelles qui viennent en aide aux femmes sans abri ne peuvent être que des femmes.
La « non-mixité revendiquée rend compte d’une compréhension genrée de l’itinérance : la violence intrafamiliale (dans l’enfance ou dans le couple) ainsi que la violence dans les espaces publics participent de la fabrication d’une « vulnérabilité de genre » » (Maurin, 2017)
3. Le travail social intègre une approche féministe des situations
i. Des travailleuses sociales formées aux études féministes
« Les intervenantes qui travaillent auprès des itinérantes se désignent très souvent comme féministes, voire militantes, et sont formées aux études féministes », les équipes sont également non-mixtes, même si cette « non-mixité des équipes d’intervenantes [peut] faire débat ».
ii. Des femmes accueillent des femmes : une posture professionnelle structurée par la « proximité » et l’appartenance à la communauté de femmes
« L’intervention sociale intègre, dès l’entrée dans les lieux, cette nécessité de constituer une « communauté » de femmes (…) qui serait à même de venir en aide à celles qui se retrouvent à la rue ».
La posture professionnelle est construite sur la base d’une « empathie (…) possible à partir d’une expérience partagée (celle de l’oppression liée à l’ordre du genre) [qui] justifie par la même occasion l’intervention non mixte et d’une (…) d’une proximité entre femmes [qui constitue] une ressource (…) pour favoriser la reprise du pouvoir d’agir et/ou du pouvoir être ».
[1] « Lancé en 2008, le programme d’humanisation des centres d’hébergement fait suite aux conclusions du rapport du député Etienne PINTE (…). Il part du constat que des personnes sans abri refusent d’être hébergées en raison du manque de sécurité, d’hygiène et d’intimité de certains établissements et qu’il est indispensable d’y améliorer les conditions d’accueil. » Cf. https://www.pays-de-la-loire.developpement-durable.gouv.fr/humanisation-des-centres-d-hebergement-a6036.html, et le site de l’Anah qui met en ligne le témoignage de l’expérience, à Montpellier, de la rénovation du CHRS L’OUSTAL géré par l’association GESTARE : https://www.anah.gouv.fr/action/missions/humanisation.
[2] Il semble que cette politique publique soit toujours à l’œuvre en 2025, voire renforcé par l’approche intersectionnelle : selon le site du gouvernement du Québec, « l’ADS vise l’atteinte de l’égalité de fait entre les femmes et les hommes dans les initiatives publiques (locales, régionales, nationales). En effet, un programme gouvernemental peut sembler présenter des caractéristiques neutres, mais tout de même produire des effets inégaux sur les femmes et les hommes en raison des réalités et des besoins différenciés des unes et des autres. (…) Dans le cadre de la Stratégie gouvernementale pour l’égalité entre les femmes et les hommes 2022-2027, le gouvernement met en place des projets pilotes pour intégrer la perspective intersectionnelle à l’ADS, qui devient l’ADS+. ». https://www.quebec.ca/gouvernement/portrait-quebec/droits-liberte/egalite-femmes-hommes/analyse-differenciee-selon-sexes
[3] Cet article est accessible gratuitement en ligne : https://www.google.com/url?sa=t&source=web&rct=j&opi=89978449&url=https://biblos.hec.ca/biblio/periodiques/management_international/2002_vol7_no1/a-5xrx-bk20.pdf